Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

OPINIONS - Pour un dialogue citoyen ambitieux

OPINIONS - Pour un dialogue citoyen ambitieux

Blog des élus socialistes et républicains d'Homécourt et ouvert à tous...


DÉCRYPTAGE & DÉBATS - «Le sentiment de déclassement est un ressort très fort du vote pro-FN »

Publié par ps-homecourt sur 25 Juin 2013, 14:24pm

DÉCRYPTAGE & DÉBATS - «Le sentiment de déclassement est un ressort très fort du vote pro-FN »

Camille Peugny est sociologue. Maître de conférences à l'Université Paris-VIII, ses travaux portent sur les inégalités entre les générations et leurs conséquences politiques. Dans Le Déclassement (Grasset, 2009), il décrit l'expérience vécue par des individus confrontés à d’importantes difficultés, alors que leur niveau d'éducation est élevé. Il étudie la reproduction sociale en France dans son ouvrage Le destin au berceau : inégalités et reproduction sociale (édition Seuil, collection République des Idées, 2013).

Le constat que vous dressiez en 2009, dans Le déclassement, vaut-il toujours, quatre ans après ?

Oui. Cette dynamique du déclassement est entretenue et amplifiée par la crise financière qui sévit depuis octobre 2008. De nombreux indicateurs démontrent, ainsi, que la situation ne cesse de se dégrader pour un nombre croissant de ménages. La baisse du pouvoir d’achat apparaît d’ailleurs désormais dans les indicateurs de l’Insee. Ceci est nouveau. Jusqu’ici, on estimait, en effet, qu’il existait une distorsion entre ce que ressent l’opinion et les indicateurs officiels. Or, on voit bien que des correspondances existent entre les analyses des instituts et la réalité. Pour ce qui me concerne, je suis convaincu que cette montée en puissance du déclassement ne s’est jamais interrompue et que les strates de la population qui en subissent les effets directs sont de plus en plus nombreuses.

Un nombre de plus en plus élevé de Français dit n'avoir plus le sentiment d'appartenir aux classes moyennes. Ce phénomène est-il récent ?

Oui. Depuis une trentaine d’années, les études les plus sérieuses démontrent, en effet, que la part des Français qui s’identifie aux classes moyennes a augmenté. Or, une récente enquête montre que la courbe s’est inversée. Il s’agit là d’un véritable coup d’arrêt. Depuis plusieurs années, les indicateurs montrent que la modélisation de la société française s’est Faite en trompe-l’œil. Ce, d’autant plus que les conditions de vie des ouvriers et des employés, qui appartiennent aux classes populaires, n’ont cessé de se dégrader. Avec une moyenne de 1 200 euros de revenus mensuels, ces catégories sociales sont en proie à d’importantes difficultés. Or, il y a peu, elles s’identifiaient pleinement aux classes moyennes. Aujourd’hui, elles peinent à trouver leur place dans la société. C’est le signe d’un vrai changement.

Au fond, le modèle français ne demeure-t-il pas une société de classes où coexistent des univers de vie très différents ?

Si, bien entendu. Nous ne sommes naturellement plus au temps de l’industrialisation, ou à l’époque où Marx se livrait à une description de la lutte des classes. Mais, il existe encore, au sein de la société française, des univers de vie totalement différents. Ceci est perceptible, notamment, à la lecture d’une étude qui démontre que 70 % des enfants de cadres accèdent à une fonction d’encadrement, tandis que 70 % des fils d’ouvriers sont cantonnés à des missions d’exécution. Où l’on voit que ces conditions d’existence sont totalement cloisonnées.

N’y a-t-il pas d’un côté les « gagnants » de la mondialisation et les « perdants » ?

Oui. La mondialisation a imposé de nouvelles règles du jeu. Le sociologue Robert Castel disait d’ailleurs, avec à-propos, qu’il nous fallait devenir les entrepreneurs de nos propres carrières, pour lutter contre ce fléau. Ce qui nécessite de se former pour être « employable » et « adaptable ». Or, tous les individus ne sont pas dotés des mêmes ressources culturelles, sociales et économiques pour faire face à la mobilité qu’exige cette situation. Tant et si bien que seule une minorité parvient à tirer son épingle du jeu.

Dans le même temps, une large majorité de salariés, qui ne bénéficie pas des mêmes ressources, reste cantonnée aux marges de la société. Et ce, parce qu’elle ne répond pas aux critères de performance qui sont ceux du système dominant. Tant et si bien qu’elle en est réduite à occuper des emplois précaires, en cas de croissance, ou à se retrouver au chômage, dans un contexte de récession.

L’analyse en termes de « gagnants » et de « perdants » est donc tout à fait pertinente pour contribuer à décrire la structure sociale actuelle. En clair, il y a ceux qui sont en mesure de mobiliser des capitaux, pour s’assurer des gains substantiels, et la masse des ouvriers et des employés qui se trouve dans une situation beaucoup plus compliquée.

Le vieux principe fondé sur la « capitalisation des profits et la « socialisation des pertes » vaut-il toujours dans la société française d’aujourd’hui ?

Malheureusement, oui. D’après les indicateurs de l’Insee, on voit bien que la richesse nationale est accaparée par une minorité d’individus. Soit, le premier et le deuxième décile de revenus. À contrario, la part des catégories inférieures a diminué.

Comment est-il possible de desserrer l’étau de la reproduction sociale ?

Ceci transite par une réelle démocratisation de la formation initiale pour enrayer les inégalités de départ. Il convient également d’en adopter les contours à la réalité de l’entreprise, en tenant compte des évolutions liées à la mobilité ou aux mutations organisationnelles qui ont pris forme au cours des dernières années. Pour l’heure, la principale fracture entre les jeunes diplômés et ceux qui ne le sont pas réside dans l’incapacité des seconds à rebondir. C’est comme cela qu’on fabrique des individus qui, tout au long de leur existence, se retrouveront relégués dans des emplois précaires ou des trajectoires de chômage. 900 000 jeunes sont aujourd’hui en déshérence, sans emploi ni formation. Prenons garde. Il s’agit là d’une véritable bombe à retardement dont on mesure encore difficilement les conséquences…

Quelles sont les incidences politiques du déclassement social ?

Une société travaillée par le déclassement, qu’il s’agisse d’une réalité ou d’un sentiment, se retrouve nécessairement repliée sur elle-même. Le fait de se sentir tiré vers le bas, d’avoir la sensation que demain sera pire qu’aujourd’hui, favorise les comportements autoritaires et la recherche de boucs-émissaires.

Et, comme toujours en pareil cas, ces peurs sont agitées par l’extrême-droite. On le sait depuis les premiers succès électoraux du Front national, dans les années 1980. De ce point de vue, les analystes ont démontré que le sentiment de déclassement est un ressort très fort du vote pour ce mouvement politique. La recette fonctionne toujours, avec la même efficacité.

N’y a-t-il pas lieu de craindre une radicalisation de la société française ?

Ce constat n’est pas nouveau, mais je ne suis pas certain que les effets de la radicalisation se fassent sentir lors des élections municipales, dont la dimension locale reste prégnante. La situation sera sans doute différente pour les européennes, dans la mesure où les questions de l’euro et de l’intégration se poseront dans le débat.

Il est très compliqué de lutter contre le déclassement et les politiques sont souvent impuissants sur le sujet. Sans compter qu’ils n’apportent pas les réponses que les « perdants » de la mondialisation sont en droite d’attendre. Et qu’il est plus facile de se faire entendre, dès lors que l’on fait partie des gagnants. Nos gouvernants cherchent plutôt à ménager les « vainqueurs », dans une logique de consensus, au motif qu’ils créeraient de la richesse et des emplois. Dans le même temps, des dizaines de millions d’employés et d’ouvriers ont le sentiment que rien ne change…

Cette interview est issue de « regards sur la droite n°22 » de la cellule Veille-Riposte » sous l’autorité d’Alain Bergounioux, secrétaire national aux Etudes du parti Socialiste.

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents